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Coquille 2012 : un désastre

Il y a bien longtemps, j’avais raconté qu’au-delà de la passion qu’elle suscitait, qu’au-delà de cette fièvre palpable sur les quais les veilles d’ouverture, la coquille pouvait provoquer des guerres. Certains trouvèrent mes propos excessifs. Bien évidement nos guéguerres avec les hauts normands faisaient partie du folklore tout en montrant de vrais clivages sur les modèles d’exploitation. Et puis en 2002, il y a eu l’épisode du Jocaba, viré manu militari de la Baie de Seine. Maintenant c’est avec les sujets de sa Gracieuse Majesté que nous joutons et cette fois cela devient un problème national et diplomatique.

Retour en arrière sur la saison 2011

Pendant l’été 2011 la lecture du rapport préliminaire de la Campagne Comor se montra réjouissance. Un bon recrutement de coquilles de 2 ans, une Baie dans la moyenne haute et surtout un recrutement de csj de 1 an exceptionnel ! 2012 apparait alors comme l’année du siècle. Mais à la veille de l’ouverture d’octobre, patatras, l’ASP (voir plus bas qq explications sur ce sujet) fait son retour. On a maitrisé relativement bien la situation en réactivant les carroyages de 2004 pour séparer les zones de décorticage des autres.
A l’ouverture de Baie de Seine la situation était plus tendue. Tout l’Est de Port en Bessin étant fermé à cause de l'ASP, on se retrouva avec plus de 60 bateaux dans le bassin à Port en Bessin. Cette promiscuité a exacerbé les conflits interrégionaux. On a pu enfin crever l’abcès à propos du système de licences « volantes » du Nord Picardie que je dénonçais sans être beaucoup suivi depuis des années. Magnanimes, les BN ont offert 7 licences au Nordistes. Cela n’a pas été du gout de la base et s’avéra sans contrepartie, on le saura plus tard…
La saison s’est tout de même bien passée avec des prix à la hausse. Les zones de décorticage ont été partiellement exploitées puisque seuls 2 mareyeurs, Lequertier et Granvilmer se sont manifestés.

L’actualité

La campagne Comor 2012 a confirmé la cohorte vue en 2011, 29 000T dans le Proche Extérieur record historique, avec 20 000T la Baie c’est mieux quand 2006 plus ! Mais malheureusement, l’ASP est à nouveau présente avec également des taux historiques.



Pour mémoire l’Amnésique Shellfish Poisoning est une toxine que développe une algue, Pseudo Nitzschia australis, nourriture naturelle de la csj, dans certaines conditions de stress. Elle se concentre principalement dans l’estomac de la coquille (la poche noire) qui est éliminée lors de la décortication. Quand les taux sont trop élevés, la toxine passe dans la chair et la gonade (corail). Les zones de pêche sont alors totalement fermées.
Alors qu’en France c’est le 1er octobre que sont autorisés les 1ers coups de drague, début septembre une quinzaine de rosbifs, plus précisément des écossais, des irlandais et quelques anglais de taille plus modeste ont fait leur apparition, parmi eux, notre vieux copain Jacoba qui a changé de pavillon. Direct dans les zones les plus denses avec des bateaux dédiés « les scallopers » jusqu’à 40 m et 40 dragues alors que, chez nous petits BN, la moyenne est de 12/14 m pour 10/12 dragues.



Les eaux de la Manche Est sont communautaires, passé la limite territoriale (12Mn) les règlements européens s’appliquent. Hors la coquille n’est pas une espèce communautaire donc seule la taille de 11 cm est exigée. Par contre les Etats peuvent être plus restrictifs, c’est ce que fait la France, fermeture estivale, quotas, mesures techniques sur le matériel. Depuis 30 ans les pêcheurs français peaufinent la gestion de la ressource, d’une pêche sans limite on est passé au responsable pour aller vers le durable en contingentant l’effort de pêche. Sans aucune restriction pour les anglais, c’est du « no limit », un véritable pillage en règle d’une ressource fragile, commune et gérée.
10 à 15 000T de coquilles vont donc être prélevées par les anglais. Elles seront glacées 4/5 jours à bord des bateaux, puis débarquées, puis convoyées par camion pour être décoquillées. Elles reviendront sur nos étals en barquette de 2 Kg avec une DLC de 15 jours, plus ou moins trempées, plus ou moins jaunies, certainement pas bien fameuses. Les GMS sans scrupule vont en faire des promos estampillées « Atlantique Nord Est » en n’oubliant pas de les mettre entre quelques belles csj entières qui vont passer la semaine à bailler sous les halogènes et un tas de noix de pétoncles du Chili.

C’est quoi le fond du problème ?

Une simple histoire de pognon ? Pas du tout !
On est clairement face au choix d'un modèle économique d’exploitation. Soit on choisit de s’orienter vers un modèle artisanal, générateur de richesse, d’emploi, ciment d’un tissu social sur le littoral, valorisant le produit par des circuits courts et sur de l'extra-frais ; soit on choisit le modèle industriel écossais : quelques gros bateaux, une m.o. étrangère peu nombreuse et bon marché, des gros tonnages synonymes de prix très bas (-1£) à la production, cette csj devient un produit d’appel.
La dépendance des flottilles riveraines et l’impact socio-économique sont deux vrais sujets à faire remonter à Bruxelles. Mais la pêche côtière n’a pas les réseaux.



Pour compliquer un peu les choses, les hauturiers français ont des droits historiques dans les 6/12 Mn anglais. Certains craignent une remise en cause de leurs accès à ces mers. Dans le même temps, les hauturiers de Boulogne se plaignent des senneurs danois, véritables usines de pêche, très performants. Ces bateaux vident littéralement des zones entières. La senne danoise pêche très bien, mais souvent beaucoup de juvéniles de toutes espèces à la limite de la taille marchande. Depuis 2 ans on voit arriver en Mer du Nord les perchistes hollandais qui travaillent avec des chaluts électriques. Au lieu de gratter les fonds, avec des chaines ou les bourrelets, pour faire décoller le poisson, ce sont des anodes qui envoient un courant faible qui « sonne » le poisson. Cette méthode de pêche moins impactant pour le fond s’avère être dramatique pour le petit poisson qui finit par crever dans la queue du chalut incapable de s’échapper à travers les mailles.
Les grands pélagiques de 100 m n’ont pas non plus quitté la Manche qu’ils sillonnent et quadrillent sans répit de long en large, de haut en bas…Vous pouvez les suivre sur Marine Traffic.
Demain on va aussi assister côté britannique à la mise en place d’Aires Marines Protégées (AMP). Elle se fera sans concertation, les anglais étant souverains dans leurs eaux. Les français seront alors virés sans sommation. La Manche Est est livrée d’un côté aux industriels (éoliens, granulats, clapages, draguages) de l’autre à l’écologie, ce qui reste, à mes yeux, indispensable (Parc Natura 2000, AMP, sanctuaires). Malheureusement, les pêcheurs n'y retrouvent pas leur place.
J’y reviendrai plus tard.

Un message brouillé

Sur le littoral de la Manche Est depuis quelques années les gisements se portent plutôt bien, peut-être une conséquence du réchauffement climatique, mais plus surement celle d’une bonne gestion.
A travers la Commission Nationale Coquillage au sein du CNPMEM, on assiste à une dérive vers un modèle moins artisanal favorisant les hauturiers pourtant minoritaire dans la flottille. On a augmenté les quotas de façon importante, autorisé la détention de 2 voir 3 quotas par marée. Puis il a été question de pêche estivale, d’ailleurs il y a 1 an alors que la pêche fermait le 15 mai certains bateaux boulonnois ont continué jusqu’en juin, « pour honorer un contrat ». Cette année c’est la limite de taille des bateaux à 16 m dans le gisement classé Baie de Seine, qui a été « proposée à la discussion, sous conditions ». Cela a d'ailleurs déjà été repris à tue-tête par Dieppe qui en va en faire un élément pour continuer à bloquer toutes discussions.
Toutes ces initiatives sont propices à remettre en cause une exploitation sur un modèle artisanale. Une fuite en avant vers un modèle productiviste.
Pour le gisement classé, cela pourrait meme aller plus loin jusqu'à remettre en question son bien-fondé.
La petite pêche côtière "s'en sort", la pêche hauturière plombée par le prix du carburant souffre et jalouse les plus petits bateaux moins dépendant.

Depuis 10 ans qu’on discute avec les britanniques pour harmoniser mesures techniques et fermeture, ces initiatives brouillent les discussions. Et, on ré-entent toujours le même refrain, « l’été on perd nos marchés », « on n’a qu’à faire comme eux quand il n’y en aura plus, elle sera plus chère et on sera tranquille »


Depuis l'intrus a disparu du site de Pavillon France...

Les négociations avec les anglais portent sur un échange de KW/J contre une harmonisation des pratiques et un peu de poisson. Cela parait facile, mais cet été ce sont les bretons qui ont fait capoter les négociations en demandant la fermeture estivale dans toute la Manche Est et Ouest. Cet automne ce sont les HN et les Nordistes, qui refusaient l’accord, prétextant que les anglais allaient alors gratter chez eux…Cacophonie, manque de préparation, sous le regard amusé des écossais.
Demain on va aussi assister côté britannique à la mise en place d’Aires Marines Protégées (AMP). Elle se fera sans concertation, les anglais étant souverain dans leurs eaux et les français seront alors virer sans sommation. Je reviendrai plus tard sur cette Manche Est livrée d’un côté aux industriels (éoliens, granulats, clapages, dragages) de l’autre à l’écologie, ce qui est à mes yeux indispensable (Parc Natura 2000, AMP, sanctuaires) et où, surtout, les pêcheurs ne trouvent plus leur place.

Le naufrage de la pêche côtière bas normande

Sans la csj, la pêche artisanale est morte. La coquille c’est 70% de chiffre d’affaire des bateaux, c’est la valeur refuge. La coquille de Manche Est est convoité par tout le monde, on le voit avec la présence des granvillais, des malouins, du bateau belge, etc… Aujourd'hui, après 21 jours d'ouverture, une partie de la flottille est repartie au chalut, une autre à Dieppe plus près des gisements non touchés par l'ASP, 100T de coquille ont été retirées du marché, 5 T auraient été détruites, la meilleure année depuis 30 ans se transforme en bérézina ! L’avenir de cette filière passera par un outil industriel de décortication et un vrai marketing BtoB, aujourd’hui inexistant. Et même hors présence d’ASP ou gros volumes, cet outil gardera toute sa pertinence. Les modes de consommation et de commercialisation évoluent vers un produit transformé, du PAC ! NFM a obtenu un Label Rouge pour valoriser cette noix décortiquée.
Mrs les politiques, Mrs les élus, il est grand temps d’opérer un virage, de monter au créneau, « il n’y a plus qu’à », il y va de l’avenir de notre pêcherie.



FR3/2012/09/19/coquilles-l-amertume-des-pecheurs-bas-normands
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